Traversée de la Meije par l'arête du Promontoire

Il n'y a plus que quelques points de lumière accrochés sur la terre : les sommets de plus de 4000 mètres. Cela fait cinq ou six foyers lumineux qui semblent veiller comme des phares sur le repos des hommes, puis ils s'éteignent les uns après les autres. – Frison Roche dans Premier de Cordée

Cette description de Frison Roche dans Premier de Cordée m'avait fortement impressionné, j'avais tout de suite eu envie de cette image, de la vivre avec la même intensité qui ressortait du récit. Je n'étais qu'un enfant qui rêvait de hautes cimes alors inaccessibles, je nourrissais mes rêves des aventures passionnantes et terrifiantes des héros de l'époque : Bonatti, Desmaison, Messner, mais aussi Zian de Frison Roche.

Quand l'idée de traverser la Meije s'est concrétisée il y a quelques années, j'ai aussitôt repensé à cette image. Le choix du bivouac au sommet s'imposa naturellement pour assister au spectacle. Le clin d’œil ultime fut de programmer la course le jour de mon anniversaire pour que le décor en soit le gâteau et les bougies. Je n'aurais qu'à souffler sur les sommets pour les éteindre.

Coucher de soleil au bivouac

Coucher de soleil au bivouac (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Nous nous retrouvons avec Dom à la Grave, il a fait la route depuis Ailefroide où il passe une semaine à grimper avec des amis, je suis venu par Bourg d'Oisans. La météo est parfaite, le téléphérique nous dépose rapidement au pied des Enfétchores. Je ressens ce mélange d'excitation et de légère inquiétude qui m'accompagne à chaque démarrage d'une nouvelle aventure. La traversée de la Meije est une course mythique, son aura accentue sans doute un peu plus cette émotion qui m'envahit. Malgré le poids du sac - nous partons avec tout le matériel pour un bivouac en altitude - je m'élance sur le chemin d'un pas rapide, que Dom tempère bientôt en me faisant remarquer qu'on n'est pas aux pièces !

La montée des Enfétchores est déjà une course en soi. Si l'escalade n'est jamais difficile, l'exposition interdit toute chute. Il s'agit donc de rester concentré, d'autant que nous décidons de ne pas nous encorder jusqu'au glacier. L'itinéraire est bien marqué, pourtant nous perdons un peu de temps sur le haut, attirés par une vire qui se révèle sans issue.

Le refuge du Promontoire depuis le bivouac

Le refuge du Promontoire depuis le bivouac (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Après le rocher, un court passage sur le glacier nous mène à la rimaye, que nous franchissons avec quelques difficultés avant d'atteindre la brèche de la Meije. La descente sur le versant sud est raide, exposée et bien sèche. Je l'avais parcourue bien enneigée il y a deux ans, ça m'avait paru plus facile. Sortis de la benne à 9h, nous arrivons au refuge du Promontoire à 14h. Certains s'en arrêtent là pour une première journée, mais notre projet est d’enchaîner avec encore 900m d'escalade. Décidément, rien de ne nous fait donc peur ou avons-nous les yeux plus gros que le ventre ?

Le plat de pâtes carbonara servi par Fredi le gardien est impressionnant. A-t-il bien compris que nous ne sommes que deux ? 20 minutes plus tard, nous sauçons pourtant les dernières larmes de crème fraîche, avant de nous harnacher pour attaquer l'ascension. Je ne sais pas ce qui est le plus pesant entre les pâtes et le sac. Tout me paraît soudain très lourd, la chaleur de 15 heures est écrasante malgré l'altitude.

Dom part chercher de l'eau sur le Glacier Carré

Dom part chercher de l'eau sur le Glacier Carré (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Je m'élance en tête, commence par me tromper d'itinéraire au bout de 10 mètres à peine, puis franchis le pas du Crapaud avec peine et appréhension. Ce n'est qu'un court pas d'escalade aérien, pourtant bien protégé, je n'aurais pas dû finir les pâtes. La suite déroule bien, c'est un vrai régal d'être seuls dans la voie. En effet la course classique démarre après une nuit au refuge, vers 5h du matin à la frontale. Quand les conditions sont bonnes, c'est une bonne dizaine de cordées qui se suivent alors.

L'escalade n'est pas trop difficile, le plus délicat étant de rester sur le bon itinéraire. De nombreux pitons à droite et à gauche nous attirent parfois comme des leurres. Ils ont été plantés par des prédécesseurs pour assurer un demi-tour après s'être trompés de chemin. Ici chaque passage-clé porte un nom, le camp des Demoiselles, la dalle Castelnau, la dalle des Autrichiens, le pas du Chat. Dom grimpe devant quand l'escalade est plus soutenue, je lui indique l'itinéraire quand il se perd. À nous deux, la progression est plutôt efficace.

La Grande Ruine devant la barre des Écrins

La Grande Ruine devant la barre des Écrins (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Notre ambitieux projet d'aller dormir au sommet commence à montrer ses limites en fin d'après-midi, la fatigue se faisant sentir et l'heure avançant plus vite que nos prévisions. Nous atteignons le superbe emplacement de bivouac au-dessus du Pas du Chat vers 19h, mais il est déjà occupé par une cordée de trois allemands. Y dormir à cinq serait possible, mais pas vraiment confortable. Et puis les allemands, partis du refuge à 9h, ont déjà eu le temps de s'étaler avec moult charcuteries bien alléchantes. Le topo indique qu'un bivouac est possible un peu plus loin, nous décidons de pousser jusque-là puisqu'il s'agit d'une affaire de 10 à 15 minutes.

Le gâteau d'anniversaire…

Le gâteau d'anniversaire… (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Une vire semble évidente, elle ne correspond certes pas vraiment à la description du topo, mais des pitons y sont plantés tous les 3 à 4 mètres, nous nous y engageons. Le passage devient de plus en plus improbable, pourtant il y a encore des pitons. Nous réalisons finalement que c'est une impasse, une de plus, et rebroussons chemin. Une demi-heure de perdue, et la fatigue commence à vraiment peser. Le soleil est caché par un éperon, il fait maintenant froid à 3600 mètres d'altitude.

A 20h passées, j'arrive complètement fourbu sur la minuscule plate-forme qui fera office de bivouac. Dom est plus fringant que moi, il a encore l'énergie d'aller jusqu'au glacier Carré pour faire le plein d'eau, pendant que j'installe nos couchettes et prépare le dîner. Ce sera moins gourmand que les pâtes du Promontoire, mais je ne regrette pas d'avoir monté un réchaud pour une soupe bien réconfortante.

Au sommet du Grand Pic

Au sommet du Grand Pic de la Meije (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Le spectacle tant rêvé commence alors, le soleil décline plongeant les vallées dans l'ombre. Bientôt, les sommets s'embrasent d'un orange vif, avant de s'éteindre les uns après les autres. Je souffle discrètement sur la pointe Brevoort qui est la dernière allumée, et me souhaite intérieurement un bon anniversaire. Dom est déjà au fond de son duvet, il a froid. Je lui passe quelques couches que j'ai en rab, mes chaussons en duvet font leur effet, il s'endort.

Vue depuis le sommet du Grand Pic sur les arêtes et le doigt de Dieu

Vue depuis le sommet du Grand Pic sur les arêtes et le doigt de Dieu (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

La nuit est inconfortable, j'ai l'impression de n'avoir pas dormi. Je suis en train de penser à la journée très longue qui nous attend, commence à grommeler sur ce qui me pousse vers un tel inconfort, quand l'aube arrive. Le ciel blanchit, se colore, et le gâteau se rallume. C'est magique ! La bonne humeur s'installe aussitôt, je m'active pour un petit-déjeuner de luxe, perché au bord du vide. En dessous, les frontales des premières cordées dansent dans l'obscurité sur l'éperon au-dessus du refuge, on entend parfois des voix.

Nous sommes encore dans nos duvets à boire du thé, quand un jeune guide surgit au-dessus de nous, et passe en trombe avec une cliente qui peine à le suivre. Ils vont à une allure incroyable, la cordée suivante arrivera plus d'une heure après. Je me sens en forme, la nuit m'aura tout de même reposé faute d'avoir bien dormi. Après avoir traversé le Glacier Carré, nous arrivons assez rapidement au sommet du Grand Pic. Là, plusieurs cordées nous rejoignent, et le petit train des rappels se met en place. À priori, c'est un exercice où il est impossible de se doubler, mais certains essayent quand même, ce n'est franchement pas agréable !

Vue sur le refuge de l'Aigle depuis les arêtes de la Meije

Vue sur le refuge de l'Aigle depuis les arêtes de la Meije (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

La suite est somptueuse, une traversée d'arêtes à 4000 mètres avec une vue à 360° sur le massif. Le contournement de la dent Zsigmondy est très englacé avec une courte goulotte à 70°, heureusement qu'il y a un câble. Le reste du parcours se déroule sur des rochers bien secs, je m'étonne du choix de certaines cordées de garder leurs crampons. Je trouve la progression tellement plus confortable sans. Vers 14h, nous entrons dans le refuge de l'Aigle, cela fait 6 heures que nous avons démarré, la fatigue est là et certaines cordées ont fait le choix d'une nuit réparatrice avant de descendre dans la vallée.

Franchissement en rappel de la rimaye sous le doigt de Dieu

Franchissement en rappel de la rimaye sous le doigt de Dieu (Massif des Écrins, La Grave - La Meije, Hautes-Alpes – 18/07/18)

Nous ne prenons qu'une courte pause, et entamons les 1600 mètres assez délicats au début, avec le passage de la vire Amieux, suivie de plusieurs névés bien raides. Le sac semble s'être terriblement alourdi en deux jours, et il continue d'heure en heure. Je le pèserai tout de même à 15 kilos en arrivant à la maison. L'interminable trouve quand même une fin au Pont des Brebis. Dom est là depuis un bon moment, il m'accueille avec un large sourire, le check est de rigueur pour valider une si belle course partagée. Nous nous séparons joyeux. Merci, vivement la prochaine, à bientôt, quand tu veux. Les mots ne parviennent pas à exprimer le flot d'émotion qui nous a envahi après deux jours d'efforts et de concentration.

Michel Rousseau le mercredi 11 septembre 2018, 11h30

Documentation et topos

Un topo, un livre dans le sac à dos

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