Traversée des arêtes de Rochefort - Grandes Jorasses

Avec Tim, nous atteignons Plainpincieux dans le Val Ferret, ratant pour tout juste de 6 minutes la dernière navette qui aurait pu nous ramener à notre voiture garée à Courmayeur, à 5 kilomètres de là. Ce devrait n'être qu'une balade de santé pour deux gaillards comme nous, sauf que…

La traversée entre la dent du Géant et la pointe Walker enneigée

Les aiguilles Marbrées au premier plan, en arrière-plan, la traversée entre la Dent du Géant et la pointe Walker enneigée (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 20/08/18)

Trois jours plus tôt, nous embarquons dans le Skyway, téléphérique ultramoderne de Courmayeur, qui nous propulse à 40 km/h jusqu'à la Pointe Helbronner à 3400 mètres d'altitude. Aussitôt débarqués sur le glacier du Géant, nous côtoyons quelques alpinistes, mais surtout des promeneurs en baskets, certains même avec un chien en laisse, tous venus admirer cette magnifique carte postale du Mont-Blanc, avant d'aller déjeuner au restaurant panoramique de la gare d'arrivée.

Nous prenons tout de suite la direction des aiguilles Marbrées, mise en jambes facile, pas trop longue qui nous permettra de nous acclimater un peu avant d'aller dormir au refuge Torino. Nous y croisons une cordée d'anglais avec un jeune garçon d'une dizaine d'années, très concentré pour sa première course d'alpinisme, sous l’œil attentif de son père. Rapidement revenus au refuge, nous profitons de la belle fin d'après-midi pour buller dans les transats de la terrasse, face à notre objectif des deux jours suivants, la traversée des Arêtes de Rochefort et des Grandes Jorasses, course qui se déroule sur deux jours, si tout se passe bien, car certaines cordées y passent jusqu'à 4 jours ! 7 sommets à plus de 4000 mètres, décrite par plusieurs topos comme une des plus belles course d'arêtes des Alpes.

L'Envers des Aiguilles

Vue sur l'Envers des Aiguilles et la Mer de Glace depuis l'aiguille de Rochefort (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 21/08/18)

Avec Tim, nous avons imaginé ce projet au refuge du Couvercle en avril dernier, en redescendant de l'aiguille Verte, après l'ascension du couloir Couturier. Le parcours que nous allons faire entre la dent du Géant et la pointe Walker nous faisait face. Nous y voilà…

Au pied de la dent du Géant

Lever de soleil sur le Mont-Blanc depuis la Salle à Manger, au pied de la dent du Géant (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 21/08/18)

L'ambiance est joyeuse ce soir dans le bar du refuge Torino, déco soignée, bière pression, musique rythmée. Le repas annoncé avec une clarine, tout le monde se presse au self, nous dînons à côté d'un jeune couple de Dieppe et leur guide, qui se préparent en vue de l'ascension du Mont-Blanc. On voit dans leurs regards que c'est un rêve pour eux, j'espère qu'ils l'auront réalisé.

Le lendemain, départ matinal, il fait encore nuit, nous prenons pied sur le glacier à la frontale en direction de la dent du Géant, point de départ de la traversée. Quelques cordées sont devant nous, leurs frontales dansent sur le glacier. Arrivés au pied des rochers, d'un commun accord, nous ne sortons pas la corde pour la montée à la Salle à Manger, le terrain nous paraît facile et le risque étant plutôt de se faire caillasser par les cordées qui nous devancent, il vaut mieux ne pas perdre de temps à s'encorder, et plutôt tenter de les doubler !

Face sud du Mont Blanc

La face sud du Mont Blanc (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 21/08/18)

Le soleil rosit la face sud du Mont Blanc lorsque nous arrivons sur l'impressionnante arête de Rochefort, toute en neige et ourlée de corniches. Les premiers pas sur ce fil blanc me stressent un peu, il me faut quelques minutes pour m'installer dans cette ambiance très aérienne où le moindre faux-pas serait dramatique. Mais la trace est très bonne, je me détends peu à peu. Nous avançons bien, rattrapons des italiens, qui nous laissent gentiment les doubler juste avant un passage en descente un peu délicat.

Nous arrivons au sommet de la pointe de Rochefort en même temps qu'un guide et son client, ils nous souhaitent une bonne balade. Eux, comme la plupart des cordées présentes, feront demi-tour ici et retourneront à Courmayeur par le Skyway. Nous continuons seuls, cela accentue l'impression d'immensité sauvage. Nous laissons le Mont Mallet sur la gauche et arrivons rapidement au sommet du Dôme de Rochefort. Il est encore tôt, il fait beau, nous prenons notre temps dans ce paysage grandiose. Midi et demi, nous sommes au bivouac Canzio, minuscule cabane métallique posée au creux d'une brèche très aérienne, qui nous servira d'abri pour la nuit. Il y a 8 couchettes et une minuscule table. Nous sommes deux, c'est royal ! Après une courte sieste, nous nous "mettons en cuisine", c'est à dire faisons fondre de la neige pour nos repas lyophilisés.

Les six pointes des Grandes Jorasses depuis le Dôme de Rochefort

Depuis le Dôme de Rochefort, la traversée des 6 pointes des Grandes Jorasses (pointes Young, Marguerite, Helena, Croz, Whymper et Walker). Dans la brèche neigeuse, le bivouac Canzio (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 21/08/18)

Les nuages se sont formés, ils bouchent tout. Dans une éclaircie, nous apercevons deux silhouettes au sommet de la pointe qui domine le bivouac. Une demi-heure plus tard, sous un orage de grêle, Martin et Hervé entrent dans l'abri, couverts de petites boules blanches. Hervé est toulousain, plombier-zingueur, son accent chantant nous détaille chaque victuaille qu'il a emporté, saucissons, fromage, biscuits, …

Martin est son guide, espagnol habitant à Vallorcine. Ils se connaissent depuis plusieurs années et font au moins une grande course chaque année. Martin est également cristallier, il n'a pas pu résister à donner des coups de piolets près des veines de quartz rencontrées en route. Hervé, pas encore acclimaté, était ravi de ces haltes cristallières pour reprendre son souffle !

Nous échangeons nos infos sur la course du lendemain, Martin a fait la descente de la pointe Walker l'avant-veille (il était monté de l'autre côté par l'arête des Hirondelles), il nous donne de précieuses indications. Il se met à neiger, les rochers blanchissent à vue d’œil ... À 17 heures, nous consultons la météo, pas vraiment engageante pour le lendemain : résidus nuageux le matin, orages dès le milieu de journée. Tout ça n'est pas de bonne augure, Nous reportons au réveil du lendemain matin, notre décision de continuer ou pas. Le topo donne 8 à 10 heures pour atteindre le sommet des Grandes Jorasses, puis encore 4 à 5 heures pour descendre au refuge Boccalatte, descente délicate qu'il serait dangereux de faire sous l'orage.

Descente du Dôme de Rochefort

Nos traces de descente du dôme de Rochefort (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 21/08/18)

J'ai du mal à trouver le sommeil, je commence à douter, me dis que ce serait plus raisonnable de renoncer avec cette météo incertaine. En plus, la première ascension est grimpante, des longueurs en IV avec quelques passages de V, on va faire ça à la frontale sans connaître l'itinéraire, plusieurs cordées y ont perdu beaucoup de temps. D'un coup, le vent se met à souffler fort, la porte du bivouac claque, je m'imagine sur une arête rocheuse effilée à 4000m, secoué par les rafales. Je finis par m'endormir.

Au réveil, je me sens reposé, m'active calmement, le vent est retombé, il a chassé les nuages, il ne fait pas très froid. Je suis étonnamment serein après mes doutes de la nuit.

Bivouac Canzio au pied de la pointe Young

Le Bivouac Canzio devant la pointe Young qu'il faudra escalader de nuit (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 21/08/18)

Tim démarre l'escalade, il semble très motivé. Il progresse rapidement et trouve sans trop hésiter l'itinéraire. Nous voilà déjà au sommet de la Pointe Young, il fait jour, le ciel est dégagé, mais il y a une forte humidité dans l'air. Martin le guide, me rejoint à un relais, et me dit « ça pue l'orage ! ». Je crois que nous avons tous cette menace en tête, nous échangeons peu de paroles, ne prenons pas de photos. Il faut avancer, être efficace tout en restant concentré sur notre assurance. Le vide est très impressionnant de chaque côté de l'arête rocheuse, notamment lors de la désescalade de la pointe Marguerite, un vrai rasoir avec quelques centaines de mètres de vide des deux côtés.

Escalade de la Pointe Young

Escalade de la pointe Young à la frontale (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 22/08/18)

Nous enchaînons la Pointe Helena, puis la Pointe Croz, le terrain devient franchement plus facile pour remonter à la pointe Whymper. Les nuages se sont formés. Nous prenons une courte pause et traversons jusqu'à la Pointe Walker dans le blanc. Heureusement, Martin et Hervé sont passés 10 minutes avant nous et leur trace est bien visible.

Dommage pour la vue, selfie tout de même au sommet des Grandes Jorasses, il est 12h30, nous avons mis seulement 7 heures au lieu des 8 à 10 heures annoncées sur le topo ! Mais la seconde course de la journée commence, la plus délicate car très exposée aux risques objectifs (passage sous des séracs énormes, traversée d'une pente en neige et glace très raide au-dessus de crevasses béantes, chutes de pierres). Je fatigue, commence à avoir mal aux jambes, je descends lentement les rochers de la pointe Walker. Tim me suit avec une agilité qui fait envie. Avais-je autant d'aisance à son âge ?

Désescalade de la pointe Marguerite

Désescalade très aérienne de la Pointe Marguerite (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 22/08/18)

La traversée sous les séracs se fait au pas de course, plus question d'avoir mal aux jambes quand je vois la taille de ces immeubles de glace prêts à s'effondrer. Nous atteignons les rochers Whymper pour une série de rappels pas faciles à trouver. Le dernier rappel nous dépose sur le glacier suivant et permet d'en franchir la rimaye bien ouverte. Je me loupe sur le franchissement, je pendule dans la rimaye, heurte la paroi en glace, et sous le choc, je perds mon piolet que j'avais seulement glissé entre le sac et mon dos. Miracle, il s'arrête en équilibre précaire entre le mur de glace et mon épaule droite. Je ne bouge plus, et tout doucement le saisis avec l'autre bras. S'il était tombé, c'était l'hélico car pas question de continuer dans ce terrain glaciaire sans piolet. Nous rechaussons les crampons pour traverser le couloir Whymper. C'est très raide, la glace affleure par endroits, pas de protection possible, une grosse pierre dévale en silence juste devant nous. Je réclame une pause, Tim me réponds qu'on se reposera quand on sera sorti de cette traversée !

En bas du glacier de Plainpincieux

Trouver un passage sur le bas du glacier de Plainpincieux n'est pas une mince affaire (Mont Blanc, Chamonix-Mont-Blanc, Haute Savoie – 22/08/18)

Enfin sur le Reposoir, qui porte bien son nom. On boit, on s'alimente un peu. Parti sans petit-déjeuner, j'ai seulement avalé 2 barres et quelques fruits secs, mon litre et demi d'eau est terminé. Le refuge paraît encore bien loin. Nous désescaladons les faciles rochers du Reposoir pour arriver à la dernière série de rappels qui nous pose sur le glacier de Plainpincieux. Nous franchissons plusieurs énormes crevasses sur des ponts de neige qui ne font pas rêver. La pente est encore bien raide, j'essaye de rester concentré malgré les douleurs aux jambes.

Enfin sortis de la zone de crevasse, nous nous retournons et apprécions cette incroyable entrelacs de larges gueules béantes glacées. Finies les difficultés, rapidement nous arrivons au refuge Boccalatte. Le gardien est en train de boire l'apéro face à la vallée. Il nous accueille d'un large sourire, nous demande si d'autres alpinistes sont derrière nous, avant de préparer de succulentes pâtes bien revigorantes. Il ne nous reste plus que 1200 mètres à descendre sur un chemin raide, équipé de cordes fixes et même d'échelles. La douceur des fleurs, des torrents cascadant, des mélèzes, des prairies de myrtilliers, nous accueille dans la vallée jusqu'à l'arrêt de bus, avec tout juste 6 minutes de retard…

Michel Rousseau le mercredi 22 août, 20h40

Documentation et topos

Un topo, un livre dans le sac à dos

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